Ce
numéro porte essentiellement sur la question lancinante, déjà posée par
Job il y a plus de trois mille ans : pourquoi la souffrance ?
Pourquoi le mal ? Que fait Dieu quand l'homme souffre ? Elle
fait partie de ces « maudites questions » dont parlait
Dostoïevski, elle est maintes fois reprise par l'athéisme moderne,
notamment la philosophie existentialiste ; elle met à l'épreuve la
foi les chrétiens, invités eux aussi à s'interroger sur leur Dieu dont
le comportement est si différent de celui des autres dieux, de toutes
les constructions intellectuelles que les hommes ont pu bâtir autour de
cette question.
En ouverture, un article rédigé vers 2000 par notre ami Olivier
Clément, déjà atteint probablement par les prodromes de sa maladie. Il
n'aborde pas de front le problème du mal, il va bien au-delà pour nous
donner à sentir l'éternelle nouveauté du message du Christ, message
destiné à être sans cesse ressaisi, à cause de notre nature instable.
Le Christ n'apporte pas une explication au mal ou à la souffrance, il
les combat. Comment ? Avec les armes de l'amour. Alors la femme
est rétablie dans sa dignité, l'enfant dans son innocence, le pauvre
peut être nourri, et Dieu lui-même descend dans l'enfer de la
déréliction, au creux de l'angoisse des hommes : Michel Evdokimov
réfléchit « à chaud », avec émotion, sur ce cataclysme qui a
tout récemment ébranlé en profondeur un peuple, pauvre parmi les
pauvres, un peuple tout imprégné de christianisme qui a su, au milieu
de ses souffrances, garder une dignité et une flamme d'espérance, pas
toujours perceptibles parmi les nantis de la civilisation occidentale.
Après le tsunami, les inondations, le tremblement de terre en Haïti,
voire l'effervescence du volcan islandais, la nature se rappelle à
notre souvenir car, « livrée au pouvoir du néant » d'après
saint Paul, elle est en attente d'« être affranchie de la
servitude ». Comme les habitants écrasés par la tour de Siloé (Lc
13,4-5), les Haïtiens ne sont pas chargés d'une culpabilité
particulière. « Mais si vous ne vous repentez pas, tous, de même,
vous périrez », dit le Christ. N'est-ce pas nous faire, même à
nous, une part de responsabilité dans les cataclysmes de toutes sortes
qui secouent une nature marquée elle aussi par le péché ?
Dans une longue étude toute en finesse et riche de citations, Costi
Bendaly, bien connu pour sa remarquable étude sur le sens et la
finalité du jeûne chrétien (voir Contacts n° 131, 3e trimestre, 1985),
s'interroge sur l'épineuse compatibilité entre un Dieu d'amour et le
cortège de malheurs tombant en pluie sur sa création. Modestement, l'A.
avance avec fermeté un certain nombre de certitudes sur lesquelles les
chrétiens pourraient s'entendre, comme par exemple l'idée que Dieu
n'est pas à l'origine du mal. Il faut dépasser les anciens clichés dont
la Bible est émaillée en disant, par exemple: si je suis malade, ou
aveugle, c'est Dieu qui me punit, ou punit mes parents. D'autres
citations, dans les Écritures d'ailleurs, vont en sens contraire, et le
comportement du Christ indique qu'il ne saurait y avoir, en lui,
d'ennemis ou d'hommes destinés à souffrir. Loin d'être un spectateur
impassible des malheurs du monde, Dieu s'y incarne pour partager la
souffrance de ses créatures, Lui, l'être divin dépouillé de son
impassibilité (II pleura devant le tombeau de Lazare) et de sa
divinité, pour souffrir une crucifixion qui perdurera, nous dit Pascal,
jusqu'à la fin du monde. On peut lever un coin de rideau, mais le
mystère, dit l'A., n'en demeure pas moins total. Il remonte à l'origine
de la création. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, se
demandait Heidegger ? Ce quelque chose, ne serait-ce pas l'amour ?
Nous pouvons avoir le cœur brisé, et savoir que le Christ a traversé
cette brisure jusqu'à la Croix et la Résurrection. Devant une douleur
trop forte, mieux vaut un silence « bruissant d'espérance ».
L'article de Michel Stavrou « Le péché des origines dans
l'orthodoxie et à Port-Royal » a le grand mérite d'étudier dans
quelle mesure les solitaires de ce centre de la pensée janséniste ont
pu être marqués « dans l'approche de ce thème dogmatique par les
réponses de l'Orient chrétien ». Ils lisaient les Pères grecs,
mais leur maître à penser était saint Augustin. Une telle étude, menée
avec rigueur, ne peut que contribuer à une meilleure connaissance
mutuelle entre Orient et Occident. L'A. reprend la notion de
transgression alourdie d'esprit juridique, dont la responsabilité se
transmet à tout homme, en Occident, alors que les Pères grecs
s'émerveillent devant la miséricorde – non la soif de justice – de
Dieu. Pour eux l'homme d'après la chute hérite non de la culpabilité
d'Adam – la culpabilité est toujours personnelle –, mais des
conséquences du péché d'Adam: si tu en manges, tu mourras. Cette
approche du péché est capitale dans un dialogue avec les incroyants qui
répugnent à admettre un péché qu'ils n'ont pas commis à l'origine. Si
l'Orient n'a pas toujours eu une attitude uniforme en la matière (le
patriarche Cyrille Loukaris inclinait au calvinisme et le métropolite
Pierre Moghila à la scholastique latine), il se targue cependant d'une
ferme opposition à une sombre théologie de l'homme enclin au mal parce
que vivant dans la déchéance. La divergence tient au fait que, pour
l'Orient, Adam était un être fragile, influençable, alors que pour
Augustin et ses héritiers il était créé homme parfait. De là jaillit
cette « culture de la culpabilité », disait Ricœur, qui a
fait tant de mal dans l'approche du christianisme parmi les milieux
incroyants. À Port-Royal, Orient et Occident, en ce « siècle de
saint Augustin », campent sur des positions antinomiques, la
connaissance des Pères y reste bien superficielle. Il faudra attendre
le xxe siècle pour que cette grande école patristique orientale
obtienne droit de cité dans les milieux occidentaux. Force est de
constater un relatif échec dans l'appréhension courante du « péché
des origines » en Orient et en Occident, dont le cardinal
Ratzinger disait qu'il « est vraiment un des problèmes les plus
graves de la théologie et de la pastorale ».
Le Christ entre lui-même dans la fournaise de la Passion et accepte
d'aller jusqu'au bout, jusqu'à donner sa vie pour ceux qu'il aime.
Peut-il alors y avoir un enfer définitif puisque, comme disait Olivier
Clément, « le Christ ne cesse d'y descendre » et d'y faire
résonner l'espérance ? La réponse appartient à chaque personne
humaine, à qui Dieu offre le salut éternel dans l'amour et la liberté.